Vous avez forcément croisé la silhouette : maillot vintage oversize, jean droit, sneakers rétro. Le blokecore, né d’une niche TikTok en 2021 sous l’impulsion du créateur Brandon Huntley qui assemblait « bloke » (le gars ordinaire en anglais) et le suffixe « core », est devenu en cinq ans le langage stylistique dominant de la mode sportswear mondiale.
Mais pendant que les médias débattent de « comment porter son maillot » ou de la mort annoncée de la tendance, une question reste étrangement absente : quand un maillot rétro se revend dix fois son prix, qui empoche réellement l’argent ? La réponse dérange. Ni le club. Ni le joueur. Ni même le fabricant.
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ToggleUne économie qui explose, des chiffres qui donnent le vertige
D’après le cabinet d’études Global Growth Insights, le marché mondial des maillots de football pesait 8 milliards de dollars en 2025 et devrait atteindre 12,9 milliards d’ici 2035. Mais c’est le segment de la revente qui s’emballe vraiment : le même rapport relève que le marché de la revente de maillots exclusifs a bondi de 50 %, sans que les marques n’en captent grand-chose, le scalping et la flambée des prix limitant leurs profits directs.
Le constat de l’agrégateur de prix KitCharting, qui suit les annonces des principaux revendeurs spécialisés, est encore plus parlant : selon lui, des maillots qui se vendaient 30 € en 2015 partent aujourd’hui couramment à plus de 300 €. Soit une multiplication par dix en une décennie. L’offre est figée, un maillot vintage authentique ne peut pas être réimprimé, tandis que la demande a été dopée par le blokecore, le cycle de la Coupe du monde 2026 et une génération qui traite ces pièces comme des actifs alternatifs.
Le maillot qui rapporte 7,50 € à son club
Voici le cœur du paradoxe. Même sur le marché du neuf, le club encaisse des miettes. D’après la décomposition publiée par le média spécialisé The Football Week, sur un maillot replica vendu 75 €, le fabricant comme Nike ou Adidas capte environ 60 % soit 45 €, le détaillant 20 % soit 15 €, la TVA 10 % soit 7,50 €, et le club… les 7,50 € restants.
Sur l’ensemble d’une saison, toujours selon The Football Week, un supporter dépense en moyenne 317 € en merchandising, dont le club ne récupère qu’environ 31 €. Cette mécanique est confirmée côté équipementiers : comme l’explique un directeur du secteur cité par TribalFootball, les marques ne tirent quasiment aucun profit de la vente des maillots eux-mêmes et se rémunèrent surtout par l’exposition de leur logo. Et sur le marché de l’occasion qui fait la fortune du blokecore ? Le club, le fabricant et le joueur touchent exactement zéro. Chaque transaction se fait entre revendeurs et collectionneurs, dans un circuit totalement déconnecté des ayants droit du maillot.
Les vrais gagnants : les revendeurs spécialisés
Les bénéficiaires, ce sont les plateformes. La marketplace Classic Football Kit revendique à elle seule plus de 25 000 maillots rétro authentiques en stock et se présente comme la source de référence de la mode blokecore. Quant à la rentabilité du créneau, The Vintage Wholesale Company ne s’en cache pas : les détaillants réalisent des marges nettement supérieures sur les kits vintage authentiques par rapport aux articles de seconde main classiques.
De Berlin à Tokyo en passant par New York, des boutiques se sont bâties sur cette rente. L’ouvrage de référence Culture of Kits, signé par le collectionneur John Blair en 2024, résume la mutation : le marché du maillot classique est devenu un business de plusieurs millions de livres en l’espace de dix ans, transformant un passe-temps de niche en phénomène de mode grand public.
L’angle mort : authenticité et contrefaçon
Cette ruée crée un terrain miné. D’après les données du cabinet Business Research Insights, près de 38 % des consommateurs citent les prix élevés et les produits contrefaits comme principaux freins à l’achat de maillots authentiques. Sur les plateformes de revente, vérifier l’authenticité devient la responsabilité de l’acheteur, codes produits, finitions des badges, étiquettes internes, dans un marché où le mot « rare » écrit en majuscules suffit parfois à doubler un prix.
Pourquoi cet angle compte
Le blokecore est souvent présenté comme un hommage à la culture populaire des tribunes, celle du « bloke » ordinaire avec son maillot et sa pinte. L’ironie, c’est qu’il a engendré une économie spéculative où la valeur s’envole précisément parce qu’elle échappe à ceux qui l’ont créée : les clubs, les joueurs, les supporters historiques.
La prochaine fois que vous verrez un maillot des années 90 affiché à 300 €, souvenez-vous : cet argent ne financera ni un centre de formation, ni un transfert, ni le salaire du joueur dont le nom est floqué dans le dos. Le blokecore a réussi l’exploit de monétiser la nostalgie du football tout en coupant le football de ses propres revenus.










